Le deuil comme transformation : la leçon du kintsugi

assiette kintsugi
assiette kintsugi

Au Japon, il existe un art millénaire dont le principe bouleverse notre rapport à la brisure.

Le kintsugi, littéralement "jointure dorée", est l'art de réparer la porcelaine cassée avec de la laque mélangée à de la poudre d'or. La pièce réparée ne dissimule pas ses fractures. Elle les met en valeur. Les lignes d'or courent sur la surface comme des rivières lumineuses, rendant visible ce qui aurait pu être caché, transformant la blessure en beauté.

Crédit photo : Adobe stock

La philosophie qui sous-tend cet art est simple et radicale : une pièce brisée puis réparée n'est pas une pièce abîmée. Elle est une pièce qui a une histoire. Et cette histoire la rend plus précieuse, pas moins.

C'est peut-être la meilleure métaphore qui soit pour comprendre ce que le deuil bien traversé peut produire.

Non pas réparer à l'identique. Non pas faire comme si rien ne s'était passé. Mais traverser la brisure- et en faire quelque chose de nouveau, marqué par l'histoire, porteur d'une profondeur que la pièce intacte n'avait pas.

Ce que le deuil n'est pas

Avant de parler de ce que le deuil peut produire, il y a des idées reçues à déconstruire. Des injonctions que la société impose, et qui, paradoxalement, empêchent le deuil de se traverser.

Le deuil n'est pas un échec.

Souffrir de la perte de quelqu'un ou de quelque chose qu'on aimait n'est pas un signe de faiblesse. C'est le signe qu'on a aimé. "Le deuil est la rançon de l'attachement", comme le disait Bowlby. Si on pouvait perdre sans souffrir, c'est qu'on n'avait pas vraiment tenu à ce qu'on a perdu.

Le deuil n'est pas une maladie.

La tristesse du deuil n'est pas une dépression clinique. L'effondrement temporaire n'est pas une défaillance. La désorganisation n'est pas une pathologie. Ce sont des réponses saines, naturelles, nécessaires, à condition qu'elles soient traversées et non figées.

Le deuil ne se surmonte pas.

On ne "surmonte" pas une perte comme on surmonte un obstacle. On ne l'efface pas. On ne "tourne la page" pas, comme si la page précédente n'avait pas existé. On apprend à vivre avec, avec la perte intégrée dans l'identité, non plus comme une blessure ouverte mais comme une cicatrice qui fait partie de soi.

Le deuil ne se chronométre pas.

Il n'y a pas de durée normale, de calendrier universel, de délai au-delà duquel il faudrait "être remis". Chaque deuil a son rythme propre, déterminé par la nature de la perte, l'histoire de la personne, ses ressources, son contexte. Imposer un délai au deuil, c'est l'interrompre avant qu'il soit terminé, et créer les conditions de son blocage.

Ce que le deuil peut produire

En 1996, les psychologues Richard Tedeschi et Lawrence Calhoun publient leurs premières recherches sur un phénomène qu'ils ont observé cliniquement chez de nombreuses personnes après un deuil profond, et qu'ils appellent la croissance post-traumatique.

Leur observation fondamentale : certaines personnes, après avoir traversé une perte majeure, ne reviennent pas simplement à leur niveau de fonctionnement antérieur. Elles dépassent ce niveau, dans des dimensions précises et mesurables.

Les cinq dimensions de la croissance post-traumatique :

1. La force personnelle : "Je suis plus fort que je ne le croyais." La traversée d'une perte révèle des ressources intérieures qu'on ne soupçonnait pas. La certitude d'avoir survécu à quelque chose de difficile crée une confiance en soi que rien d'autre ne peut construire de la même façon.

2. Les nouvelles possibilités : La perte ferme des portes. Mais elle en ouvre d'autres, que la vie d'avant ne permettait pas de voir, ou ne laissait pas le temps d'emprunter. Un licenciement qui force une reconversion longtemps désirée. Une maladie qui redéfinit les priorités. Une rupture qui libère enfin.

3. Les relations aux autres : Le deuil traversé approfondit souvent les relations. Il développe la capacité d'empathie, on sait, maintenant, ce que c'est de perdre. On peut rejoindre l'autre dans sa douleur d'une façon qu'on ne pouvait pas avant.

4. L'appréciation de la vie : Ce qui était tenu pour acquis ne l'est plus. La présence des proches, la santé, les moments ordinaires, tout cela prend une saveur différente quand on a été confronté à sa perte possible ou réelle. "Memento mori", se souvenir qu'on va mourir, comme outil de présence et de gratitude.

5. Le changement spirituel ou existentiel : Le sens de la vie, la place de la mort, la question de ce qui compte vraiment, ces questions profondes, que la vie ordinaire laisse souvent en suspens, sont forcées par le deuil. Certaines personnes en ressortent avec une vision de l'existence radicalement transformée, plus profonde, plus ancrée, plus libre.

Une précaution essentielle :

Tedeschi et Calhoun insistent sur ce point, la croissance post-traumatique n'est pas universelle, ni automatique. Elle n'est pas non plus une consolation qu'on doit promettre aux endeuillés dès le début du processus. Elle émerge après, parfois longtemps après, que le deuil a été vraiment traversé. Pas contourné. Pas précipité. Pas anesthésié.

Et elle ne signifie pas que la perte était "bonne" ou "nécessaire". Elle signifie simplement que certains êtres humains ont la capacité de transformer ce qui les a brisés en quelque chose de nouveau.

Comme le kintsugi.

Les cultures qui le savent depuis toujours

Cette intuition, que la perte peut être source de transformation, n'est pas une découverte de la psychologie moderne. Elle est présente dans les traditions les plus anciennes de l'humanité.

Le Día de los Muertos mexicain ne nie pas la douleur de la perte. Il la contient dans un cadre collectif, ritualisé, joyeux, qui dit : cette perte a eu lieu, cette vie a existé, et nous pouvons la célébrer sans que la célébration efface la tristesse. Les deux coexistent. Les deux sont vraies.

Le festival Obon japonais, où les ancêtres reviennent chaque été, dit la même chose dans un autre registre : les morts ne disparaissent pas vraiment. Ils se transforment. Et honorer cette transformation, c'est honorer la continuité entre les vivants et les morts, entre le passé et le présent.

La tradition tibétaine du Bardo Thödol prépare à bien mourir, c'est-à-dire à traverser le passage avec conscience, sans s'y accrocher et sans le fuir. Cette préparation est aussi une préparation à bien vivre, à habiter pleinement le présent en sachant que tout est impermanent.

Le stoïcisme et le Memento mori, "souviens-toi que tu vas mourir", ne sont pas des invitations à la mélancolie. Ce sont des pratiques de présence et de liberté. Se souvenir de la mort, c'est se rappeler que chaque moment compte, et que s'attacher à ce qui est impermanent est source de souffrance inutile.

La philosophie Ubuntu d'Afrique australe, "je suis parce que nous sommes", dit quelque chose de précieux sur le deuil : les morts restent vivants tant qu'on se souvient d'eux. Honorer les morts, c'est honorer les vivants. La perte n'est jamais totale, elle se transforme en mémoire, en héritage, en présence d'un autre ordre.

Qu'est-ce qu'un deuil bien traversé ?

Ce n'est pas un deuil oublié.
Ce n'est pas un deuil dont on ne souffre plus du tout.
Ce n'est pas un deuil "réglé" une fois pour toutes.

Un deuil bien traversé, c'est un deuil qui a trouvé sa place dans l'histoire de la personne, non plus comme une blessure ouverte qui saigne, mais comme une cicatrice qui fait partie de soi.

La personne peut penser à ce qu'elle a perdu sans être submergée. Elle peut en parler sans que cela l'envahisse pendant des heures. Elle peut honorer la mémoire de ce qui a été, et continuer à vivre, à aimer, à créer, à se projeter.

Elle n'est plus définie par la perte, même si la perte la constitue.

Quelques signes concrets :

L'énergie vitale est revenue : la fatigue chronique s'allège, l'appétit revient, le sommeil se régule.
L'horizon se rouvre : on peut à nouveau se projeter dans l'avenir, planifier, désirer.
Les relations se réinvestissent : on peut être présent à l'autre, recevoir et donner à nouveau.
Le corps se détend : les tensions chroniques s'allègent, les symptômes somatiques diminuent ou disparaissent.
Une nouvelle identité s'installe : "je suis quelqu'un qui a traversé ça", avec la force que cette traversée a produite.

Le rôle de la kinésiologie dans la reconstruction

Si la kinésiologie est précieuse pour identifier et libérer les deuils bloqués, comme nous l'avons exploré tout au long de cette série, elle est aussi précieuse pour accompagner la reconstruction qui suit la traversée.

Parce que traverser un deuil laisse le système nerveux dans un état de réorganisation. Les anciens équilibres ont disparu, de nouveaux doivent se construire. Et cette reconstruction demande elle aussi un accompagnement.

Le Touch for Health® accompagne la récupération physique, rééquilibrage des méridiens épuisés par le deuil chronique, soutien de l'énergie vitale, régulation du système nerveux autonome.

Le TIOC® accompagne la reconstruction identitaire, qui suis-je maintenant, après cette perte ? Quelles émotions encore figées empêchent de se projeter dans l'avenir ? Quels schémas anciens se perpétuent malgré la résolution du deuil principal ?

Les fleurs de Bach® accompagnent les dernières étapes de l'intégration, Walnut pour se protéger pendant la transition vers la nouvelle vie, Wild Oat pour celui qui cherche encore sa direction après avoir lâché l'ancienne, Larch pour reconstruire la confiance en soi après une perte d'identité profonde, Mustard pour les dernières vagues de tristesse inexpliquée qui surviennent parfois même quand le deuil semble traversé.

L'homéopathie psycho-émotionnelle soutient la vitalité pendant la reconstruction, Phosphoricum acidum pour l'épuisement vital résiduel, Natrum muriaticum pour les dernières couches de tristesse enkystée, Aurum metallicum pour retrouver le goût de la vie et le sens de l'existence.

La lettre du kintsugi

Je voudrais terminer cette série avec une invitation.

Prenez une feuille. Pensez à une perte que vous avez traversée, ou que vous traversez en ce moment. Et demandez-vous :

Quelle ligne d'or cette fracture pourrait-elle laisser dans ma vie ?

Pas comme une consolation forcée. Pas comme une façon de minimiser ce que vous avez perdu. Mais comme une vraie question, ouverte, bienveillante, curieuse.

Peut-être que la réponse n'est pas encore là. Peut-être qu'elle viendra dans six mois, dans un an, dans dix ans.

Le kintsugi ne se fait pas dans l'urgence. La laque prend du temps à sécher. L'or prend du temps à briller. : Mais il brille.

Pour aller plus loin

Cette série de douze articles n'est qu'une vision, un angle de vue. Chaque thème mériterait un livre entier.

Si vous souhaitez aller plus loin dans votre propre traversée, voici quelques ressources :

Livres :
Le Gisant II — Salomon Sellam.
Le corps n'oublie rien — Bessel van der Kolk.
Aïe mes aïeux — Anne Ancelin Schützenberger.
Mon corps pour me guérir — Christian Flèche.
Les 5 blessures qui empêchent d'être soi-même — Lise Bourbeau.

Associations :
Vivre son deuil : groupes de parole, accompagnement individuel.
JALMALV : accompagnement fin de vie et deuil.
AGAPA : deuil périnatal.
Jonathan Pierres Vivantes : deuil d'enfant.
Phare Enfants-Parents : deuil par suicide.

Ligne nationale de prévention du suicide : 3114 (24h/24, 7j/7).

"Raconter son histoire pour évoluer vers une meilleure version de soi."

C'est le sens de ce que je fais. Et le deuil bien accompagné, traversé, honoré, intégré, est l'un des chemins les plus puissants vers cette évolution.

Merci de m'avoir accompagné dans cette série.

Cet article conclut la série "Le Deuil — Tous les visages d'une perte", publiée chaque semaine sur Ce site.

Article précédent : "Comment se faire accompagner dans un deuil ? (et pourquoi la kinésiologie est différente)"

Si cet article résonne en vous et que vous souhaitez explorer comment la kinésiologie peut vous accompagner dans un deuil de santé, je vous invite à me contacter ou à prendre rendez-vous directement en ligne.

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